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Le temps des plaidoiries

Le temps des plaidoiries appartient-il au passé ? Faut-il encore plaider , ou bien se contenter d’un dossier bien ficelé, le cas échéant agrémenté de brèves observations ?

A l’exception des interventions devant les juridictions pénales, la prestation orale de l’avocat dans le prétoire tend à se réduire, à se rabougrir, à se dessécher, reculant face aux contraintes conjuguées de la complexité du droit et de l’encombrement des tribunaux.

Faut-il que disparaissent définitivement les envolées lyriques si caractéristiques des avocats de Daumier qui les caricaturait ?

Jusqu'à la fin du XVIIIe les plaidoiries furent écrites et lues ou apprises. Elles constituaient un genre littéraire, jusqu'à être réécrites pour être publiées. Puis on recommanda d’improviser à partir d’un plan ; tout en restant éloquent. L’éloquence était considéré comme " le lent envoûtement de la volonté du juge " et il était de bon ton, à une époque où bien peu de monde dans les prétoires venait de la " France d’en bas ", d’illustrer son discours, comme on enluminait les livres sacrés, de références aux grands hommes, à l’histoire, et de faire appel aux grands sentiments.

Si ces temps sont passés, et si la Justice y a perdu sans doute en pesanteur autant qu’en grâce, l’existence de la plaidoirie reste néanmoins essentielle : c’est le moment de la rencontre directe entre le justiciable et son juge, celui où il peut voir sa parole portée, sa cause écoutée, sinon entendue.

L’importance de ce moment n’est pas seulement symbolique, et le serait-elle exclusivement, qu’il faudrait le préserver. Mais si la plaidoirie est le moment le plus dramatique des procédures, c’est aussi le temps, pour l’avocat, d’exprimer et communiquer une thèse de manière synthétique et convaincante, après avoir situé clairement le problème posé.

André Damien écrivait déjà en 1976 : " la plaidoirie doit être un exposé fulgurant de l’affaire, une sorte de coup d’épée qu’on porte au tribunal, qui le rend attentif et le laisse convaincu " !

Fustigeant les avocats pompeux et solennels, il recommandait de ne pas dépasser la demi-heure, en rappelant que l’avocat ne parle pas pour le plaisir de s’écouter, mais pour convaincre. Et il assénait que la pire des plaidoiries, si elle convainc, est une excellente plaidoirie.

Le temps de plaidoirie nous est compté par ceux-là même qu’elle est destinée à convaincre et qui sont les garants de la liberté de parole de l’avocat à l’audience. Les avocats allant souvent très loin dans l’exercice de cette liberté, comme Roland Dumas, encore avocat le rappelait, c’est l’honneur de la magistrature que d’avoir en temps normal toujours respecté la défense jusque dans ses excès de langage. A l’avocat néanmoins de se faire respecter, c’est à dire se faire écouter, et peut être entendre.

Il faut plaider, et il faut écouter l’avocat qui plaide, car même si elle peut paraître parfois hésitante ou maladroite, sa parole est une des conditions pour que la Justice rendue soit admise par les citoyens. Gageons que ceux-ci, dont la soif de Justice n’a jamais été aussi manifeste, pourraient être tentés de se faire entendre de manière beaucoup plus néfaste si leurs auxiliaires devenaient muets, ou leurs juges sourds.

Maître Philippe COSNARD

André Damien " Être avocat aujourd’hui " APIL VERSAILLES 1976

Roland Dumas " Les avocats " Grasset 1977

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